Elle est née fille de Mathilde et Félix, Denise. Au coeur des années folles, dans l'euphorie de l'insouciance et l' exhubérence des libertés retrouvées.
Mathilde était la seconde fille de Jeanne, fille unique de riches agriculteurs-meuniers du midi toulousain, travailleurs, pieux et économes. Au sortir de la pension, Jeanne avait épousé avec bonheur Armand, de dix huits ans son aîné. Bel homme, Armand était l'Octave Mouret de la grande ville rose, la coqueluche des dames qui découvraient l'infini plaisir des grands magasins de nouveautés. Jeanne n'était pas vraiment jolie, mais elle était jeune, souple comme un roseau, vive et spontanée comme un faon. Armand avait vécu sa jeunesse, travailleur, sérieux, il désirait fonder famille et cherchait une épouse sage et solide. Le mariage fut arrangé. On les fit habilement se rencontrer. Jeanne rougissante fut émue d'Armand et celui-ci la séduisit avec intelligence. Elle en tomba éperdument amoureuse.
Jeanne donna naissance à deux filles. Armand se révéla un père admirable, aussi attentif à ses filles qu'il l'était avec son épouse. Les levant, les habillant, les conduisant à l'école, déjeunant avec elles pendant que Jeanne créatrice éperdue s'adonnait à ses travaux de couture, terminait ses boutures et ses rempotages dans la serre qu'Armand venait de lui offrir.
Aussi sage que sa mère, la beauté en plus, Marianne l'aînée se maria vite. Mathilde était moins jolie que sa soeur, mais elle avait pour elle une fantaisie et un dynamisme rares. Elle était libre d'elle-même, sportive, enjouée, un brin délurée. En ce début des années folles, elle avait jeté au feu ses cheveux, s'habillait en garçonne, pédalait gaiement sur sa bicyclette mauve dans la campagne proche, jouait les cavaliers au cours de danse, et les pages aux bals masqués...on la voulait, on l'invitait partout.
Mathilde n'aima qu'un seul homme, son père. Vielle dame, elle en parlait encore comme du prince de sa vie.
Une fin de février glaciale emporta Armand. Jeanne veuve garda près d'elle sa fille.

Nul ne sut pourquoi Mathilde épousa Félix, un garçon timide, fade et gentil, qui habitait la même avenue qu'elle. Peut être parce qu'avec son père la joie l'avait quittée ce même soir de février. Parce qu'il fallait un homme près de ces deux femmes qui venaient de perdre le leur.
Félix était l'unique héritier d'une famille de délaineurs Mazamétains. Charles, son père, avant de se résigner à gérer la mégisserie familiale qui appartenait à sa femme Hortense et le dégouttait un peu, avait exercé ses talents d'administrateur colonial en Afrique. Seul. Son épouse ayant refusé de l'y accompagner. Elle lui avait arraché cet enfant, par surprise, par séduction, un soir tiède de juin dans les bosquets embaumés d'effluves sensuelles et enchantés d'insectes bourdonnants. Hortense était folle de cet unique enfant qu'elle avait couvé, sans l'entrave du père, de toutes les attentions possibles. Elle en avait fait un homme pâle et frileux dont la douceur molle contrastait médiocrement avec le port altier du père, le front haut, l'acier lavé des yeux et la moustache arrogante.
En dot, afin de subvenir aux besoins de la famille qu'il fondait en épousant Mathilde, Félix reçut de ses généreux parents les clés neuves d'une belle et moderne biscuiterie industrielle.
Mathilde n'aima jamais sa belle-mère. Elle la trouvait sotte et mièvre, elle détestait sa sensiblerie. Ridicule au piano, consternante dans la Delahaye, grotesque avec ses appareils photos et son laboratoire à les développer.
Curieusement, Mathilde et Armand ne construisirent jamais de nid. Mathilde resta chez sa mère. Le jeune couple n'eut pour intimité qu'une aile de la maison où l'on trouvait un petit salon, une belle chambre, un salle de bain et une grande penderie.
Le décès d'Armand avait retiré à Mathilde toute sa fraîcheur, on eut dit qu'en se mariant elle avait plongé sans imagination dans un rôle archaïque qui n'était pas taillé pour elle. Désormais elle s'habillait avec l'élégance raisonnable des femmes de son milieu, elle avait endossé avec le deuil de son père son rôle de femme responsable.
Et Denise vint au monde.