La caravane de nuages s'est éloignée. A l'horizon de l'est on n'en distingue plus qu'une frange violette délaissée par le vent. Insolites montagnes de brume. Les bleus du ciel ont retrouvé pour l'instant leur soleil de mai. Dans les prairies alentour, blanchies de marguerites en fleurs, les grillons chantent à tue tête.

le champ de marguerites

Magique chant du grillon champêtre dont nous ne percevons qu'une étroite part avec notre pauvre ouïe si limitée. Est-ce parce qu'il s'agit d 'un chant d'amour? Bien qu'il ne soit ni très élaboré ni particulièrement mélodieux, il est de par le monde aimé et considéré comme agréable et apaisant.

Enfants nous avions nos petites cages à grillons. Dans mon sud-ouest natal on en trouvait facilement chez les quincaillers. Mon père nous avait enseigné la chasse au grillon, la même qu'il avait enfant pratiquée au vietnam. Je l'ai transmise à mes enfants. Il fallait comme des sioux se déplacer en silence, se guidant à l'oreille dans la prairie enchantée. Lorsque un petit animal était repéré il n'y avait plus qu'à le capturer. En général plus rapide et plus malin que nous, à notre approche, prudent, il se réfugiait au fond de son trou. Alors on "tutait" le grillon. On choisissait une herbe offrant une tige dure et longue que l'on coupait net près du sol, et armés de cette fine baguette, on chatouillait notre proie qui se résignait à quitter son abri. Délicatement, le geste preste et sûr, on l'attrapait entre les mains pour le glisser dans sa cage pimpante, près d'une feuille de salade fraîche. On y ajoutait pour étancher sa soif cerise, morceau de pêche, de poire ou grain de raisin. Là il chantait tout l'été. Pour nos beaux yeux. On relâchait le prisonnier troubadour à la rentrée des classes.

Je ne savais pas que ce chant était son chant d'amour pour charmer sa femelle et fonder un foyer. Je le croyais juste chant de joie et je m'en réjouissais.

J'ai appris à mes enfants à relâcher leur grillon chanteur rapidement, après de courts séjours d'observation. Nous les déposions dans un bocal de verre, l'air y circulait mal. On ne trouvait déjà plus de cage à grillon, ni de quincailleries, du reste cela ne semblait pas avoir jamais été une pratique connue dans le Berry où nous vivions.

Les grillons pourtant y chantaient aussi à tue-tête dans les champs de marguerites.

Ils chantent, encore et toujours, chaque saison des amours, avec la même inaltérable énergie.

Des millions de grillons chantant d'un même choeur leur inlassable chant d'appel. Et les filles aimantées par ce charme puissant s'en vont rêvant d'amour en effeuillant les marguerites.


marguerite