Le revoici mon grand pied de fenouil, dressé fièrement vers le ciel.
Les brassées cueillies en bordure des chemins et des routes, le long des fossés oubliés par les broyeuses sans pitié, embaument l'atelier d'un enivrant parfum d'épices.
Instinctivement mes doigts cherchent les bâtonnets couleurs curry...
Je souris en écrasant le pigment sur le papier qui le dévore. je repense à ma petite voiture stationnée à l'entrée d'un champ, je me vois, sécateurs en main, penchée, déhanchée, à cheval sur le fossé qui borde un immense champ de luzerne, toute à l'euphorie de ma récolte. Soudain, moteur, un engin géant venu du fond de mon horizon, gueule ouverte il fauche avidement le fourrage vert sombre.
Je continue ma récolte, ignore l'engin reparti déjà à l'autre extrémité de sa moisson.
Je me suis dit qu'il devait me prendre pour une cinglée, le gars costaud dans sa cabine vitrée.
Il est repassé quatre fois.
A son quatrième passage, je revenais à ma voiture, les bras chargés de brassées plus larges et plus hautes que moi, le coffre n'était pas suffisant, j'avais commencé à entreposer ma volumineuse moisson à l'arrière, entre les deux rangées de sièges.
Il a ralenti, il a cherché mon regard à travers les ombelles. J'ai croisé ses yeux, un peu timide, un peu génée de ma lubie peu ordinaire. Alors il m'a adressé un sourire joyeux, il a passé son bras gauche au dehors de sa cabine et le pouce levé victorieusement, m'a gratifiée de son approbation, de son plaisir, de cette sorte de bonheur indicible qu'il y a à partager la vie, à aimer la nature, à l'embrasser, à récolter ce qu'elle nous offre.
Et, ma petite voiture chargée comme un oeuf, je suis rentrée à la maison le coeur joyeux.
Ils sont là mes énormes bouquets, envahissant l'atelier.
C'est ainsi que je peins. Fleurs dans la main, en communion. Plantes vivantes autour de moi. Leur parfum en moi, avec moi. Alors parfois elles entrent dans la toile. fenouil et chicorée