Sous la plume d'Henri Gougaud, avec sa truculente verve mâtinée d'accent du sud voilà que je retrouve ce matin, cuisinée à la sauce corbières, la belle légende annamite du cristal d'amour qui berça mes soupirs d'adolescente.

Et je m'amuse de ce mélange, car fille de Hué je suis, par mon père, autant que fille du sud de la France par ma mère, petite fille de mandarin de haute noblesse et petite fille de paysans sans culotte à l'accent rocailleux http://www.henrigougaud.fr/blog/?pa...

http://fr.wikipedia.org/wiki/Hu%C3%...

Alors je lis, je relis, me glisse dans la musique aimée du timbre du conteur...mais voilà, quelque chose en moi sourd, lentement s'attriste et s'éteint. L'âme de ma légende ploie sous les jupons. En vraie fille de Hué elle s'accommode dignement de sa tenue chamarrée, mais son corps gracile pleure sa fine tunique de soie. Ah!, l'âme du peuple du Vietnam, si subtile,si pudique, si complexe et si secrète qu'une vie ne suffit pas à en percer le mystère.

Voilà la jouvencelle, otage de sa culture et ses pratiques sociales, transformée en pétasse arrogante et capricieuse, l'humble travailleur en repoussante caricature d'homme, un épouvantail à donzelles, et le transparent cristal d'amour en coeur de jade. Aïe mes aïeux!

Le cristal est un embryon né de la terre, du roc. Diamant insuffisamment mûr, le cristal, bien que matériel est transparent, il n'arrête pas le regard. Il représente le plan intermédiaire entre le visible et l'invisible. Associé à la terre, à l'argent et la lune, il est Yin, féminin, anima de l'homme, il est réceptivité. Le jade est une gemme très dure, solide, réputé indestructible il est la pierre du pouvoir attribuée aux empereurs. Le maître du monde est l'empereur de jade. Associé au ciel, à l'or, au soleil, symbole de force et d'immortalité, il est yang, actif, conquérant. Ainsi le conte d'origine symbolise-t-il l'amour inachevé dans son attente patiente par le transparent cristal , part féminine de l'homme par laquelle celui-ci accédera à une réelle communion avec la femme.

Les légendes reflètent l'âme du peuple qui les enfante et si elles n'ont pas de frontières, qu'elles traversent en quelques mots océans et continents, elles portent malgré tout dans leur sillage la couleur de leurs origines.

Nostalgie de mon adolescence rêveuse où depuis ma fenêtre je contemplais non pas la rivière des parfums à Hué mais les toits de tuiles canal à Toulouse ? Sensibilité frustrée? Exigence pointilleuse de puriste?

Dans mon ancien métier de psy à combien de jeunes filles blessées, de femmes ou d'hommes en désamour, arrêtés désemparés au bord du chemin ai-je conté la version de Pham Duy Khiem : ( "Le cristal d'amour" in "légendes des terres sereines" http://www.notesdumontroyal.com/not...) Combien y ont compris la différence entre rêve et réalité, aspirations et réalisation de soi. Combien y ont appris que l'amour humain est relation de chair, de sang et d'os, infusée d'absolu et qu'il nous appartient d'unir les deux pôles. Combien y ont retrouvé sens et moyen de s'acquitter de leur dette.

Autant le corps menu d'une vietnamienne vêtue d'un hao dai de soie (http://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%81...) rayonne d'une grâce inimitable mais perd tout charme en jupe, tailleur ou smoking fussent-ils signés Chanel, Galliano ou J.P. Gaulthier, autant en écho à ma légende, ma sensibilité vietnamienne souffre. Comme elle se désole de voir dans les restaurants asiatiques les français arroser goulument leur plat de sauce nuoc-mam brute de coupe ou sauvagement allongée d'eau en se régalant sans rien savoir de la subtile préparation nécessaire à en révéler véritablement la saveur...
(... nuoc-mam, ce précieux liquide ambré, suc de poisson salé, savoureuse saumure vieillie en jarre, typiquement Vietnamienne, à ne pas consommer nature, mais allongée de jus de citron, d’un peu de sucre en poudre, d’ail haché menu, d’une pointe de piment oiseau, de quelques filaments de carotte très finement rapée et d’un peu d’eau selon son goût, pour ma part je me satisfais souvent du seul citron.) in "les fruits du jaquier" http://www.monpetitediteur.com/libr...

Dans sa colonisation voilà que mon conte se colore d'exotisme et perd de sa profondeur. Tant pis, il reste une jolie histoire....et nul doute que les buveurs de nuoc mam s'en lècheront les babines.

Voici pour vous la version de Pham Duy Khiem :

Il était une fois, il y a bien longtemps, un ministre chinois qui avait une fille d'une grande beauté. Comme toutes les jeunes filles de sa condition, elle ne voyait personne et vivait en recluse dans une haute tour du palais mandarinal. Elle se tenait le plus souvent près de sa fenêtre, à lire ou à broder, s'arrêtant parfois pour regarder la rivière qui coulait en bas, et elle rêvait en la suivant dans la plaine. De temps en temps, elle voyait glisser sur l'eau calme la petite barque d'un pêcheur. L'homme était pauvre et il chantait souvent. De loin elle ne voyait pas son visage, distinguait à peine ses mouvements, mais elle entendait sa voix qui s'élevait jusqu'à elle. la voix était belle et la chanson était triste. On ignore quels sentiments ou quels rêves la chanson et la voix faisaient éclore dans le coeur de la jeune fille: seulement, un jour que le pêcheur ne venait pas sur la rivière, elle se surprit à l'attendre jusqu'au soir. Vainement, pendant des jours, elle attendit. Elle en devint malade. Les médecins ne découvraient pas la cause du mal, les parents s'inquiétaient, quand la jeune fille guérit soudain: la chanson était revenue. Instruit par une servante, le haut mandarin fit appeler le pêcheur et le mit en présence de sa fille. Dès le premier regard, quelque chose était fini en elle; elle n'aima plus entendre sa voix. Mais le pauvre pêcheur, lui,reçut de cette apparition le coup fatal. Il fut atteint du mal "tuong tu": consumé par un amour sans espoir, il dépérit en silence et s'éteignit en emportant son secret. Bien des années après, sa famille exhuma ses restes pour les transporter à la sépulture définitive. Elle trouva dans le cercueil une pierre translucide. En guise d'ornement elle la fixa à l'avant de la barque. Un jour, le mandarin passa, et admira la pierre; il l'acheta, la remit à un tourneur pour en tire rune belle tasse à thé. Chaque fois qu'on y versait du thé, on y voyait l'image d'un pêcheur dans sa barque faire lentement le tour de la tasse. La fille du mandarin apprit le prodige, voulut voir elle-même. Elle verse un peu de thé, l'image du pêcheur apparaît: elle se souvient et pleure... Une larme tomba sur la tasse et celle-ci fondit en eau.

Tant que la dette d'amour demeure Au pays des sources, la pierre d'amour ne peut fondre.