Date anniversaire.

IL y a deux ans, le 13 novembre 2015, des hommes entraînés par la folie de leur croyance faisaient le choix d'assassiner d'autres hommes.

Il y a deux ans, le 13 novembre 2015, pendant qu'on y décrétais l'état d'urgence, que les yeux du monde se rivaient avec horreur sur notre capitale, je découvrais fortuitement que mon mari était en goguette à Paris.

Il y a deux ans le 13 novembre 2015 à 23 heures ma vie s'effondrait comme un château de cartes, moi, brûlée vive au lance flamme de la réalité, coeur et âme, j'étais réduite en cendres.

Dans la petite maison d'auvergne où l'homme que j'avais élu il y avait plus de quinze ans homme de ma vie, m'avait laissée quelques jours plus tôt après une longue semaine de retrouvailles en amoureux éperdus, seule avec mes petits bras face à 10 stères de bois à ranger dans la grange, prétextant visite obligatoire à sa fille puis conseil municipal urgent dans la commune de notre résidence conjugale, ce soir là, poussée par une impulsion étrange et plus puissante que ma volonté, je cliquais, réflexe hypnotique, sur le coquelicot rouge sang image du compte gmail qui ne cessait de s'afficher sur l'écran de mon ordinateur portable, après que mon mari l'ait consulté depuis celui-ci.

Ce soir là dans la solitude nocturne du triste vendredi soir, après ma journée de travail à l'Ehpad d'Effiat, passée à remonter et à accompagner la vie jusqu'à l'extrémité d'elle-même, oubliant le feu qui s'étiollait dans l'insert, je découvrais dans la crudité brutale de l'écran la double vie de mon mari.
Le jeu des messages amoureux échangés, la préparation méticuleuse du séjour parisien, l'appartement cosy boulevard saint germain loué pour la semaine, le rendez vous à Agen chez la dame pour le trajet en train jusqu'à la gare Montparnasse, l'excitation joyeuse qui précède le départ décuplée par la transgression de l'interdit.

Je comprenais soudain sa bonne forme physique, son bronzage joyeux, qui m'avaient tant étonnée.
Après presque deux mois de break entre nous pour faire le point sur la violence conjugale qui n'avait cessé d'augmenter depuis la retraite de monsieur et notre réimplantation chargée d'espoirs d'une vie nouvelle dans le lot , j'avais pour ma part perdu près de dix kilos. Mes quarante quatre kilos restants n'avaient émus mon mari qu'en terme de désir. Ils me donnaient l'aspect juvénile d'une frêle adolescente. Aveugle à la souffrance qui peut générer une aussi rapide et radicale perte de poids, il s'était réjoui d'avoir l'impression de faire l'amour à une gamine.
Son manque d'empathie et son excitation m'avaient choquée. Mais il était là, il était mon mari, il m'avait tellement manqué, la séparation avait été si profondément éprouvante, je croyais tellement à la force de l'amour, à la puissance de la conscience, je croyais en sa volonté de guérir, je pensais que la cure de solitude que nous nous étions imposée avait porté ses fruits, qu'il avait pris conscience de l'importance que nous avions l'un pour l'autre, que le désir de changer tant de fois avancé était enfin en mis en acte. Il était là l'homme de ma vie, il me désirait, il était heureux c'était pour moi une déclaration d'amour.
D'aileurs ne m'avait-il pas déclaré en partant qu'il était fou de bonheur de m'avoir retrouvée, et n'avait-il pas laissé des petits messages signés "Ton mari qui t'aime", "Ton époux amoureux"...
Ce Vendredi 13 Novembre 2015 , sur mon écran de verre quinze pouces, posté par Muriel J. "l'amoureuse cinéphile", la photo promise disait une réalité que j'avais omis d'imaginer. "Le beau gosse randonneur" posait Ray ban sur le nez, un pied négligemment posé sur le plus gros cailloux du chemin, le sourire avait certes davantage l'aspect d'un rictus, et la mine de l'homme y était celle des jours bêtes, mais c'était bien mon mari qui posait là en plein soleil, mon mari en séjour extra conjugal au Relais de Tamaroque à Portel des corbières, il y avait à peine un mois.

Ce soir là les djihadistes ensanglantaient Paris. Ce soir là, mon mari se jouant pour lui seul la partition du grand prince séducteur éblouissant, se tapait une blondasse un peu fade, plus très fraîche, pas vraiment bien fine, peu cultivée, banale à en pleurer.

Je suis morte ce soir là.
Le coeur peut se briser d'avoir été trahi, utilisé, dupé, méprisé.

Mon coeur avait résisté à quinze années de laminage.
Mon mari se targuait d'être réactif. Ce qu'il affichait comme une force de caractère dont il tirait la gloire flatteuse de posséder une personnalité forte, s'était au quotidien très vite révélé comme une difficulté à moduler et à ajuster son style de pensée et de comportement en fonction des personnes et des circonstances. Cette rigidité que les psy affectent de pathologie caractérielle et que l'on qualifie aujourd'hui plus simplement de personnalité difficile.

Farouche militante de l'écoute active, adepte de l'empathie, de l'accueil et de l'amour inconditionnel de l'autre j'ai toujours posé comme règle de vie personnelle une règle de trois toute simple: accepter, compendre, agir.

Ce ne fût pas toujours facile et simple. Mais il y eut de magnifiques moments. Les personnalités difficiles sont des personnes blessées et fragiles. Les dragons ne crachent du feu que parce qu'ils ont peur.
J'ai aimé cet homme. Je l'ai aimé passionnément. Peut être parce que je le savais blessé et fragile. J'ai aimé tout, j'ai pris tout, l'ombre et la lumière.
Ce soir là, je découvrais par le tsunami de souffrance qui me submergeait que ma fragilité à moi s'était dissimulée dans l'image que je m'étais faite de l'homme que j'aimais. Difficile certes,il l'était, rugueux, colérique, "réactif", c'est à dire susceptible... mais je le pensais droit, intègre, incapable de tricher, de trahir engagement ou parole, moralement impeccable, incorruptible. Je le voyais courageux, noble, empreint de la volonté de réussir à faire de lui même une belle personne...

Deux jours avant nos retrouvailles amoureuses, à mon beau frère me demandant sceptique quant aux suites de notre bref break conjugal ,mais tu n'as pas peur qu'il aille voir ailleurs, j'avais répondu dans un élan de certidute naïve clamant mon amour et ma confiance en cet homme, mais J.P. est d'une fidélité à toute épreuve, il est d'une loyauté absolue!!

Je ne me doutais pas que cédant à un mécanisme de projection je ne parlais alors que de moi-même, et que naïvement j'ignorais tout de l'homme de ma vie.
Ce vendredi 13 novembre 2015, en même temps que brûlaient ma foi en cet homme, mes certitudes, mes croyances, en même temps que partaient en fumée tout ce que j'avais cru contruire et défendre, la douleur indicible me réduisait en moins que cendre...