à l'orée de sa vie d'adulte, Denise avait gardé les contours flous de son enfance choyée. Précipitée précocement dans la réalité par le décès de son père, la maladie de sa soeur et le désespoir sans fin de sa mère, à l'adolescence, elle était restée la petite fille capricieuse et boudeuse, coléreuse et exigeante. L'imprécision de ses formes trahissait maintenant davantage son indolence que les restes d' enfance. Une force d'inertie, une sorte de résistance passive à relayer Mathilde et à la soulager du poids qui s'était abattu sur elle.
Le certificat d'études l'avait libérée des obligations scolaires, et au grand dam de Mathilde, qui aurait aimé la voir conquérir une indépendance qu'elle-même n'avait pas su se donner, Denise n'avait d'autre rêve que de croiser le prince qui lui offrirait le monde.
Elle traînait son quotidien sans éclat de rêveries romantiques, qu'alimentaient ses amies de pension plus fortunées, en grands élans mystiques auprès des soeurs de Marie-Réparatrice, dans le sillage desquelles elle se sentait devenir noble ,grande, généreuse, intelligente et aristocrate.
Ses grands cousins avaient fait de beaux mariages. En épousant de riches héritières, ils s'étaient propulsés dans la grande bourgeoisie nantie, politique et culturelle. La petite cousine avait brièvement goûté auprès d'eux la vie de château, le luxe retrouvé au delà de ce qui avait été perdu, et de ce dont elle avait osé rêver.
Elle allait en garder à vie la nostalgie amère. Ce serait désormais la mesure étalon avec laquelle elle évaluerait tout ce et ceux qu'elle croiserait.