Lorsque l'enfant parait...

"Lorsque l'enfant paraît, le cercle de famille
Applaudit à grands cris.
Son doux regard qui brille
Fait briller tous les yeux,
Et les plus tristes fronts, les plus souillés peut-être,
Se dérident soudain à voir l'enfant paraître,
Innocent et joyeux.

Soit que juin ait verdi mon seuil, ou que novembre
Fasse autour d'un grand feu vacillant dans la chambre
Les chaises se toucher,
Quand l'enfant vient, la joie arrive et nous éclaire.
On rit, on se récrie, on l'appelle, et sa mère
Tremble à le voir marcher". ... Victor Hugo.

Elle fut cette merveille là Denise.
Dans les parfums insaisissables et envoutants des lilas, le miel des iris bleus et la tendresse des premiers boutons de roses, un miracle de vie concentré en quatre kilos de rondeurs fragiles et vagissantes était venu apporter le bonheur. La joie était au rendez-vous dans l'avenue. On se penchait avec extase sur le berceau de mousseline blanche. Mathilde avait garni d'une fine guirlande de myosotis de soie bleue la capote du moïse enjuponné du plumetis blanc . Et les grands-mères émues, bouleversées et tremblantes s'émerveillaient à tour de rôle.
Le bébé potelé eut un baptême de princesse. La petite fille aurait une enfance de rêve, on se le promit secrètement. Les années folles auréolaient chaque aurore d'insouciance et de légèreté, on avait désiré la paix et la prospérité, elles étaient là, soutenant la richesse financière des classes les plus aisées. L'industrialisation galopante épousait les découvertes scientifiques et techniques, la psychanalyse naissante avait insufflé en europe le désir de la pérennité, on y travaillait. Ce furent des années de joie.
Denise grandissait, babillant dans l'émerveillement permanent et satisfait d'une famille qu'elle comblait par sa simple existence.

Jeanne s'était faite au veuvage. Elle n'avait jamais été mondaine, elle continua sa sage vie de terrienne devenue bourgeoise aisée. Du grand magasin de nouveautés qu'avait dirigé son mari, elle avait gardé le goût et la connaissance des belle choses, acquis le savoir faire des brodeuses, et gardé quelques bonnes adresses. Denise eut une garde robe de princesse russe.

Les parents de Félix assurèrent le reste de la féerie. Les sorties du dimanche en Delahaye décapotée, gantés et chapeautés, les séjours aux eaux, les vacances dans les hôtels chics, les sorties élégantes....
Et survint la crise. Le grand krach boursier de 1929, cet octobre noir qui allait amener la fin du rêve. faire exploser chômage et pauvreté, enfanter la Grande dépression.
La grande dégringolade de ces industriels en gants blancs.
Ils n'allaient pas y échapper. Le mal allait s'installer lentement, surement, irrémédiablement. Ils ne s'en remettraient pas.