Les années de guerre allaient réorganiser dans la douleur le tissus social que la longue crise avait déjà profondément bouleversé.
Dans les deux maisons presque voisines, on vivait désormais une vie sans faste. Il n'y avait plus de domestiques. Charles avait trouvé du travail dans une banque. Jeanne avait retrouvé ses habitudes paysannes. La grande ferme de ses parents était une bénédiction. On y produisait tout.
Légumes, lapins et volailles firent leur apparition dans les jardins. Les mains habiles de Jeanne filaient et tricotaient. Elles faisaient des merveilles. Les pulls usagés étaient détricotés, la laine défrisée remise en pelote se recyclait avec des aiguilles fines ou combinée à une autre. Celles de Mathilde aussi, lorsqu'elles étaient disponibles, entre les consultations des services neurologique et orthopédiques les plus réputés, les séances de rééducation, et les visites médicales. Adèle fut appareillée, chaussée, corsetée.
Mathilde, usée par les trajets en trains, portant sa fille à bras le corps de gare en gare, dans les circuits improbables que la guerre imposait aux voyageurs, Mathilde trouvait le temps de coudre. Draps, cols et poignets de chemises usagés étaient retournés pour en doubler la vie. Ils finissaient ensuite en torchons, pochettes, cache-bouillottes, vêtements de poupées.
Du soir au matin ces femmes cousaient l'amour au creux de leurs ouvrages, elles en ensemençaient les jardins, le mettaient en bocal pour les jours de disette. Elles ne gémirent ni ne se plaignirent.
Denise passa son certificat de fin d'études primaires. Le mot fin signa pour elle la libération d'une corvée détestable.
Lorsque sonnèrent dans tous les clochers de France les carillons de la libération, elle avait dix sept ans, elle rêvait d'amour, d'un prince charmant, apparu de nulle part, qui lui rendrait, en mieux, le paradis perdu.