Mathilde dut faire face. C'est dans la nature des femmes cette force opiniâtre qui leur vient des profondeurs de l'univers aux heures d'épreuve. C'est le lot des mères d'être tenues à demeurer debout quoiqu'il advienne, sans faillir dans les tempêtes, leurs petits à l'abri sous leurs ailes.
Mathilde trouva cette force. Elle puisa elle ne sut où, mais elle trouva l'énergie de tenir bon et d'avancer. Pour guérir Adèle elle aurait donné sa vie.
Pour protéger Denise on l'avait de toute urgence, le soir même du diagnostic maudit, enroulée dans une couverture, on l'avait confiée, en quarantaine, deux cents mètres plus loin dans l'avenue, à ses grands-parents. Charles et Hortense redoublèrent d'attention pour leur petite fille adorée. Tous les jours Mathilde passait voir sa fille, de loin, à travers les barreaux de la grille du jardin, elle lui criait qu'elle l'aimait, lui envoyait des baisers, puis retournait à ses tâches. Denise oublia d'attraper baisers et mots d'amour, elle les laissa s'envoler par dessus les arbres verts et les toits de tuiles ocres. Elle garda une indélébile amertume d'exil. Du haut de ses huits ans, elle vivait avec rage l'exclusion, sa soeur l'avait chassée de la maison.
Un an plus tard, le décès de son père fut associé aux mêmes causes. "C'est la maladie de la petite qui l'a tué" disaient les grands-mères avec douleur.
Afin d'échapper aux dettes vertigineuses, Mathilde renonça à l'héritage. L'usine fût vendue un franc symbolique.
Denise porta comme les autres un costume de deuil, à la pension les soeurs ne plaisantaient pas avec les règles d'usages.
Un voile noir s'était abattu sur l'avenue. Chacun se terrait chez soi comme mû par une crainte irrationnelle de contagion. Le malheur des autres fait peur. Ces deux maisons, ces deux familles qui s'étaient unies et que l'on avait enviées, stigmatisaient maintenant les terreurs que la grande dépression répandait. La faillite des banques américaines avaient contaminé l'europe entière. La crise économique était mondiale. La chute de la consommation avait entraîné la faillite des industries. La mégisserie, qui souffrait déjà de la concurrence de l'importation et de l'engouement pour les textiles modernes, sombra à son tour. Les usines de délainage de La Richarde à Mazamet prirent la crise de plein fouet. Le père de Félix mit la clé sous la porte la mort dans l'âme.
Le gouvernement Laval avait tenté une politique de déflation, bloquant les salaires des fonctionnaires, mais ces mesures se révélèrent dérisoires, la crise économique et financière était tenace. Inefficaces elles provoquèrent une énorme agitation sociale. L'échec et la crainte d'une montée spectaculaire de l'extrême droite portèrent la victoire du Front populaire en 1936.
La crise perdurait.

On n'en était toujours pas sortis lorsque la Seconde Guerre mondiale éclata