à la loterie de la chute annoncée les premiers touchés sont en général les plus faibles. Félix fut le premier atteint par l'inéxorable déclin.
Mauvaise gestion et trous de trésorerie allaient ouvrir sous ses pieds le gouffre béant de la faillite.
Mathilde avait accouché d'une deuxième fille. Ravissant bébé brun aux yeux de braise, Adèle détronait Denise de six années de gloire absolue. Des nuages dorés de la petite enfance il lui fallut entrer dans la rugosité du temps. Celui où l'on s'inscrit dans une lignée, où la petite enfance devient notre "préhistoire" et le présent notre histoire à écrire. Ce temps où l'on apprend que la vie est échange, qu'il faut donner pour recevoir, et s'impliquer pour que l'histoire soit notre.
L'âge de raison ne fut pas pour Denise l'âge des promotions mais celui des punitions.
Finies les grasses matinée, les rires en cascades lorsque les bonnes ouvraient les volets, puis empoignaient gaiement chacune l'extrémité des draps, et balançaient l'enfant en chantant "Allons Nison, debout Nison !". Elle n'aima pas l'école.
On avait développé chez elle la propension au caprice, elle devint boudeuse.
Les gazouillis et les babillages joyeux de la petite Adèle avaient instillé à Félix le courage de se battre. Il luttait pour sauver son usine.
Adèle venait d'avoir dix huits mois, ce matin là, dans la cuisine, elle courrait entre les seaux d'eau tirés au puits et préparés par les bonnes pour la grand lessive. Ses premiers vrais pas, sans la main d'un adulte, ceux qui les font s'extasier et trembler et tendre involontairement les bras à chaque hésitation. Et rire des mêmes éclats que ceux de l'enfant.
Elle s'effondra, Adèle, pour ne jamais se relever, les petites jambes dodues fauchées par la poliomyélite.
Félix ne résista pas au désespoir. Un soir, après avoir attendu trop longtemps, sous la pluie, un repreneur pour son usine, il se coucha fiévreux. Il mourut dans la semaine.