" Il est aisé de me tromper ; je ne sais pas me défier d’une action que je ne voudrais pas faire moi-même. — (Alfred de Musset, Les Caprices de Marianne, 1833, acte I, scène 4)"

Léon et Denise avaient jeté le trouble en mon coeur. Quelque chose était resté dans leur sillage, qui n'avait rien de joyeux, de paisible ou d'harmonieux. Un indéterminable relent amer, une insaisissable odeur nauséabonde, une invisible dosette de poison.
Que s'était-il donc joué entre nous, en quelques minutes, dans la musique des cigales, au milieu de la cour écrasée de soleil.
Les trajets solitaires, en voiture, sont propices à la réflexion. J'avais deux bonnes heures devant moi pour éclaircir les émotions confuses qui s'étaient assises à la place du mort, sur mes genoux et la banquette arrière.
Au sortir du portail, la décapotable a lentement repris sa route vers l'Ouest, mon petit Bmax a filé en sens inverse, plein Est, pour rejoindre l'autoroute au plus vite.

Ne nous laissons pas aller à la réaction immédiate, au réflexe conditionné trop rarement sage, disais-je à mes interrogations qui le disputaient à la tristesse et au consternement.
Echange. Quel étrange échange entre eux et moi, entre eux et ma vie.
Pouvait-on appeler cela échange? Quelques mots, des regards, des esquives. Et sous le polissage des conventions bourgeoises, des tensions, des haines, des rancoeurs, des défis, des certitudes, des conteneurs de non-dits.
C'était cela, une part de cette benne invisible. Ils l'avaient déposée de force sous les branches du cèdre, à l'entrée de la maison.
Qu'avaient-ils emporté en échange? Comment avaient-ils reçus notre empêchement, cette précipitation, ma surprise et cette maudite candeur maladive dont je ne guérirais jamais, qui me rend poreuse à toutes les douleurs et sensible à tous les abus...
Qu'en avaient-ils compris? Qu'allaient-ils en faire?%%

Un échange est un acte passé entre deux parties, des relations entre des personnes physiques ou des organisations sociales. Il est positif si les deux parties y trouvent un avantage, neutre si cela ne change rien pour les deux parties, et négatif s'il est désavantageux pour les deux parties. Il sera déséquilibré si les deux parties n'y ont pas le même avantage. En économie, commerce de biens, de services, de capitaux, on parle de valeur d'échange, c'est un mode de circulation de biens et de services impliquant une évaluation, une négociation pour aboutir à un accord de deux volontés sur le transfert entre les parties.

En sciences humaines, ce qui nous concerne pour l'heure, la notion d'échange fait référence au don et au contre-don, mais aussi et surtout à la réciprocité.
L'anthropologie nous apprend que dans les sociétés primitives, l'échange était considéré comme une garantie de paix entre les tribus. L' initiateur de l'échange, appelé donneur, donne quelque chose d'une certaine valeur (objet, aliments, aide…) La personne sollicitée, appelée receveur se doit d'accepter. Si elle n'accepte pas, cela signifie qu'elle refuse le rapport social. Le receveur doit rendre un élément d'une autre valeur, de préférence supérieure, et pas immédiatement. S'il rend immédiatement, c'est qu'il refuse le rapport social.

Don, contre-don et réciprocité? Garantie de paix? Il y avait déséquilibre dans cet étrange échange là.
Un don ? Le défi de Léon? , sa misérable petite arrogance d'écolier conquérant. Un don ? la moue dégoûtée de Denise, sa distance dédaigneuse ?
Mécanismes de défenses, derrière lesquels, professionnel des relations humaines ou néophyte, décelle vite le malaise, le désir et le malentendu.
C'était bien là le drame de ce couple infernal, enfermé dans la certitude des droits que l'on s'arroge, vitrifiés dans les non-dits vernis d'une éducation obsolète. Droits et devoirs, autorité et soumission s'y substituant à l'amour, au respect, à la considération et à la tendresse.
Noyau des drames et tragédies familiales, source de tous les abus et tous les désespoirs : le désir et le malentendu.
Le cancer qui rongeait le quotidien de Léon et Denise.