J'aurais pu me réjouir. Cela aurait pu être doux.
Je me serais écriée gaiement oh quelle bonne surprise! J'aurais descendu l'escalier en vitesse, Je l'aurais embrassée joyeuse qu'elle nous fasse la douce attention d'une visite impromptue. Elle aurait rit peut-être. Et moi aussi. Elle aurait expliqué, comment se trouvant dans le coin, elle s'était risquée à un détour, comment elle avait égaré le numéro de téléphone ou écouté l'élan,en elle, de passer faire un coucou affectueux.
Elle aurait alors, en habile magicienne, fait apparaître un bouquet de fleur, une bêtise enveloppée de papier colorée, un gâteau maison noué dans un torchon taillé dans un vieux drap de lin et chiffré dans l'angle gauche au point de croix rouge, une douceur régionale ou un ballotin de chocolats joliment enrubanné que j'aurais reçu avec simplicité.
Nous nous serions senties proches, unies par la complicité des mères et des filles quand elles sont devenues les meilleures amies au monde, après qu'elles aient appris chacune à faire de l'autre une femme.
Je lui aurais dit je pars chercher la puce et je reviens, en grimpant dans ma voiture, je lui aurais rapidement expliqué le rendez vous à mi-chemin sur l'autoroute. Parce que si elle était venue comme ça, me surprendre, c'est que je n'aurais pas eu l'occasion de lui raconter l'organisation des vacances.
Je l'aurais tranquillement laissée s'installer en bonne compagnie, le coeur serein de la savoir chez moi. Elle aurait fait le tour des lieux avec mon mari. Il aurait pris plaisir à lui faire découvrir notre nouvelle maison, elle aurait été heureuse pour nous que nous y soyions bien. Elle aurait mesuré combien nous avions travaillé depuis le déménagement, rangé, décoré, aménagé. On aurait eu envie de lui raconter nos exploits. Pas pu résister à décrire les enduits, le ponçage, la chaux colorée, le nettoyage des poutres, le décapage et le huilage des parquets. Elle aurait dit, admirative, oh la la vous êtes fous. On aurait été fiers comme des gamins. On se serait sentis courageux, heureux d'avoir encore tant d'énergie dans nos bras et des projets pleins nos besaces.
J'aurais roulé paisible, rassurée que mon mari ne soit pas seul à ruminer ses craintes et son désarroi. Sur la route j'aurais pensé au dîner du soir, inventorié le contenu du frigo, ses possibilités, pour mitonner un repas gourmand à mon retour, noté qu'il faudrait penser à faire une halte à la boulangerie du village pour acheter du pain.
J'aurais eu plaisir, sur le chemin du retour, de pouvoir annoncer à ma petite-fille la présence inattendue de son arrière-grand-mère.
Toutes deux, nous aurions fait des projets. Composé le menu du soir, à sept ans elle adore cuisiner. Du canard? non pas de canard. De la saucisse grillée ? C'est le pays de la saucisse ici. Oh oui! se serait-elle écriée, génial, de la saucisse de foie gras! C'est ainsi que depuis qu'elle en a goûté elle appelle la saucisse de foie dont je fais provision en Ariège. Oh My God! c'est sa nouvelle expression, ça va être trop bon! Elle aurait aimé prévoir au dessert son gâteau magique au chocolat ou sa salade de fruits sublime, rien n'est trop pour une arrière grand-mère.
Elle se serait réjouie de pouvoir lui dévoiler ses prouesse en lecture. Elle aurait projeté de lui faire un dessin signé. Et nous aurions devisé de tout cela en roulant. Et nous aurions avalé les kilomètres en discutant comme une poignée de cacahuètes à l'apéritif.
Et cela aurait été doux.