J'ai descendu l'escalier, parcouru les douze pas de gravier qui me séparaient d'elle. Enfin elle m'a vue.
Mais il y a des cigales ! s'étonnait-elle, d'un air pincé, en se laissant mollement embrasser, tandis que je lui disais bonjour.
C'est à ce moment là, que Léon est apparu, un petit sourire de défi au coin des lèvres, étirant son dos comme un chat dans son Lacoste vert amande à manches courtes, devant sa BM décapotable qu'il avait stationnée sur l'allée d'entrée du jardin, juste après l'embrasure du portail grand ouvert, obstruant le passage.
Je t'avais dit que je le ferais, tu vois je l'ai fait ! fanfaronna-t-il l'air satisfait.
Vous arrivez juste au moment où on part, et encore on est en retard, à cinq minutes près il n'y avait personne, étais-je en train de déplorer à ma mère. Je sais, rétorqua-t-elle sur la même note pincée, ses yeux balayant les lieux comme pour n'en rien perdre et qui manifestement l'intéressaient davantage que moi, tu vas chercher la petite...
Oui et je suis vraiment très en retard, continuais-je en échangeant avec mon frère un baiser de Judas.
Léon c'est le fils aîné de Denise. Et ce n'est pas peu dire.
J'ai toujours pensé que Denise avait eu un fils, Léon, et puis trois enfants. Léon est son prolongement, sa chair, son double, sa moitié, sa chose, son poumon, son chauffeur et son majordome.

Aaaah, se soulageait Léon en continuant de s'étirer, plein de contentement, et en regardant de tous côtés, l'air fort satisfait de lui même, c'est sympathique ici.
Oui, mais je ne peux vous accorder que cinq minutes, maximum, éventuellement un verre d'eau ou de sirop, parce que vraiment là...
Denise était toujours au même endroit derrière le coffre ouvert de ma voiture. Elle avalait les images que ses yeux enregistraient et dont je dérangeais l'investigation.
Non, non ce n'est pas la peine, a-t-elle dit sèchement pour le verre de la paix, en rendant son salut à mon mari qui nous avait rejoints et faisait ses civilités à sa belle-mère et son beau-frère. Déplorant, à son tour, leur arrivée inopinée au moment même où nous partions.
J'imaginais maintenant ma belle-fille, attendant patiemment avec ses trois enfants sur le parking de l'église du village où nous avions convenu de nous retrouver. Heureusement, ç'est une fille plutôt zen côté ponctualité.
Et avec tout ça, le réhausseur qui n'était pas dans ma voiture, et qu'il fallait trouver. Et Denise, les mains sur les hanches, et Léon, en touriste, qui s'avançait maintenant pour visiter.
Pas de temps à perdre pour m'agacer, me révolter ou me mettre en colère.
Juste celui de courir de la cave au hangar, secondée par mon mari, pour dénicher le siège de plastique, le trouver enfin, le jeter sur la banquette arrière; de grimper quatre à quatre les marches de l'escalier pour attraper mon sac à main, portefeuille, carte bleue, de redescendre aussi vite, de me concentrer pour ne rien oublier, mes lunettes de soleil, les clés, de l'eau pour la petite, zut tant pis pas le temps, j'en achèterai, espérons qu'il y aura une épicerie dans ce bled, sinon aire d'autoroute....
Et ces deux empotés, dans la cour, qui ne manifestaient pas la moindre gêne, n'exprimaient pas la moindre excuse, et balayaient avidement du regard grange, écuries, four à pain, maison...Léon avait seulement un peu freiné ses ardeurs, il n'avait pas sorti l'appareil photo, il était resté dans la cour.
Face à l'agitation, tout de même ils ont fini par sentir qu'ils n'avaient d'autre alternative que de lever l'ancre. Ils sont remontés dans la décapotable, sans oublier de s'enquérir d'une bonne table locale que nous leur avons indiquée avec empressement, et après que nous nous soyons aimablement embrassés, Léon a reculé sa voiture.
Ils ont dégagé le passage.