Fille de....épouse de....mère de.....les trois côtés du triangle qui constitue l'existence entière de Denise.
Un totem à trois faces planté comme un trophé de guerre, au centre duquel elle pivote selon les circonstances, prêtant son visage, ses mimiques et sa voix à l'orifice du rôle qu'elle imagine peint sur la paroie que jamais elle ne voit. Car pour le voir, il eut fallut qu'un jour, une fois, un instant, elle quitta sa guérite, qu'elle osa se risquer à la place de l'autre, qu'elle accepta d'emprunter un regard qui ne fût pas sien, quelle le laissa dessiner l'inattendu et déposer en elle quelque émotion étrange, nouvelle et inédite.
Il eut fallu qu'elle osa frissonner, grelotter, pleurer, vibrer, s'émouvoir. Il eut fallu qu'elle osa baisser la garde pour laisser la vie faire d'elle un être de chair frémissante.
Elle y vit trop le danger, elle y décela trop l'imprévisible. Elle y traqua la perdition, elle y démasqua les écueils.
Elle s'en défendit âprement, s'agrippa à ses acquis, s'arrima à ses convictions. Elle érigea autour d'elle des remparts de convenances, de protocoles et de règles, elle referma ses poings durablement. Elle fit de sa vie une forteresse hérissée de principes, de l'amour un devoir à sens unique, de la tendresse une faiblesse, de la gentillesse une bêtise, de l'attention à l'autre une tare, du partage une malédiction.
Elle se pensait à l'abri d'un inviolable donjon, perché sur les hauteurs du monde, dont elle pouvait sans crainte observer convulsions et soubresauts d'un oeil hautain par les échauguettes, ou d'un regard distrait par les étroites meurtrières.
C'était défier le temps.
Chronos, cet invincible ennemi, errodeur impitoyable de nos digues secrètes et de nos arrogants barrages, le temps, irrémédiable rongeur de clôtures, déblayeur de barricades, le temps, dépêché par les forces de vie, le temps fit de la tour de guet une modeste guitoune de foire, une misère de planches usées ne tenant plus la peinture dont même un chien errant aurait boudé l'asile.
En son grand-âge, opiniâtre, obstinée, aveugle et sourde aux invites de la vie, Denise en faisait plus que jamais son bunker. Elle était devenue elle-même cette baraque à trois pans.