J'aurais dû la reconnaître pourtant.
Elle était là, plantée au milieu de la cour, près du coffre de la voiture qui m'attendait le moteur chaud, portières ouvertes, tandis que j'étais entrée en vitesse dans la cuisine pour attraper une pomme à croquer au volant. C'est en sortant, pomme à la main, que je l'ai aperçue.
Une vieille bonne femme, le cheveu permanenté à l'ancienne, casque blond cendré, debout, les mains sur les hanches, ce qu'on en devinait dans cette forme épaisse et trapue de polochon tassé, boudiné dans un jersey clair qui applatissait les seins sur l'estomac. La moue dubitative, cet air de dégoût inquisiteur de chercheur de poux qui cache mal l'oeil d'aigle tatillon derrière les verres plats des lunettes d'écaille.
Du bolet, le balcon couvert de la cuisine, en posant mon verre vide sur le marbre, terni par l'usure, de la table de jardin, j'ai vu cette femme.
Là, assurée, postée sur le gravier blanc, au milieu de ma cour, près de la gueule béante du hangard qui jouxte la grange, le menton levé elle scrutait les lieux.
Elle avait l'air de chercher quelque chose, ou quelqu'un.

Elle cherchait quelqu'un, elle avait dû entrer là au hasard pour demander son chemin. D'où elle était, elle ne me voyait pas.
Je me suis avancée sur le balcon coiffé de tuiles et masqué par les hautes tiges de blush noisette que la chaleur effeuillait. En abordant l'escalier je pensais zut, je n'ai vraiment pas le temps de la renseigner, je suis déjà en retard.


Vous cherchez quelqu'un ? allais-je dire du haut du viel escalier de pierre brûlant de soleil... les mots sont restés muets, inarticulés sous ma langue, en suspends.
J'aurais dû dès le premier regard la reconnaître.
Et bien non, en m'approchant, j'hésitais encore, mais oui, mais bien sûr, mais si, c'était bien elle.
Comme notre cervelle parfois est lente à raccrocher entre eux les éclats d'information, à reformer le puzzle.
Soudain l'évidence fût là.
Elle ne m'avait toujours pas vue. Je suis retournée à la porte de la cuisine ouverte sur l'air chaud du jardin, appeler, chéri? tu m'entends? nous avons de la visite!
Le prévenir tout de suite pour éviter le choc de la surprise inopportune.
Vraiment inopportune. La route qui m'attendait, le rendez-vous dans deux heures, après l'autoroute, mon retard qui s'accumulait, mon mari que je venais de ramener à l'instant d'une consultation en urgence chez l'ophtalmologiste, peu optimiste.
Allait-il perdre un oeil? S'habituer avait dit le medecin, il faudra vous habituer, vivre avec, il n'y a aucun traitement.
On était rentrés en silence, avec ce poids sur le coeur, aucun traitement possible, c'est la douche glacée, un couperet qui tombe quand on vous annonce ce verdict. J'avais conduit vite sur la petite route sinueuse, depuis la ville jusqu'à notre refuge campagnard. Pressée par mon rendez-vous programmé impossible à repousser, auquel déjà je savais être un poil en retard.
Comment s'habituer à ne plus voir que d'un oeil? Comment faudrait-il faire pour vivre avec?

Oui, quoi? Tu n'es pas encore partie? Tu vas vraiment être en retard?

Nous avons une visite,...
il y a ma mère qui s'invite.