Il m'a fallu attendre que s'envole dans l'autre monde mon père pour mesurer ce qui, de lui, demeure en moi.
Il m'a fallu atteindre soixante ans pour que m'apparaisse soudain, au détour des échanges avec mes lecteurs, dans une lumineuse clarté, le savant tissage des liens qui nous traversent et nous incluent dans la tapisserie complexe du monde.
Encore que la compréhension n'en soit jamais une image fixe et certaine. Encore qu'aussi aiguisée que soit notre perception du monde, elle n'en demeure pas moins infiniment minuscule.
Mais il est des éclairs de grâce, où dans la brume confuse du quotidien se dissipe le brouillard et s'ouvre comme fleur au soleil le merveilleux d'une éclaircie.
Ainsi tout était là toujours et nous n'en savions rien. Ainsi tout s'emboite, s'enchaîne, s'organise et nous l'ignorions. Ainsi nous participons à cet ensemble, nous sommes un élément de ce système et nous nous croyions seuls, indépendants, séparés...
Quel orgueil, quelle arrogance.
Sans doute ai-je , poussée par la crainte de l'incertitude ontologique de la réalité, le besoin compulsif de figer l'instant, l'émotion, la pensée, la vision, d'un coup de crayon, de plume, à coups de mots, d'images et de concepts. Sans doute ai-je mémoire de l'oubli.
L'expérience de l'age, aujourd'hui, a gravé dans mes acquis celle de l'éphémère. Je ne l'avais point enfant lorsque j'emplissais mes cahiers de tout ce que mes sens captaient, thésaurisant mon univers, accumulant pièce après pièce des bribes de l'immense puzzle avec cette compulsion à comprendre qui ne m'a jamais quittée.

On dit qu'à l'instant où nous venons sur terre, notre ange, en nous poussant vers notre destinée d'un doigt posé sur notre bouche, ferme la porte de la connaissance, il nous en restera la marque gravée sur la lèvre supérieure, et l'infinie nostalgie force motrice de nos aspirations profondes.
Voilà qu'au fur et à mesure que je tente de la fixer la vision s'estompe et se remodèle déjà. Ciel changeant, horizon mouvant. Entropie de la vie qui par essence est changement.
Pourtant la revoici , elle revient dans l'échange du regard de l'autre, elle s'étoffe, se déploie, s'affine...
Nous nous nourrissons les uns des autres, la même vie circule en nous. Dans vos yeux c'est moi que je découvre, mais dans mes images et mes mots c'est un reflet de vous que vous voyez.