Chez nous on ne parlait pas, ça ne se voyait pas mais on ne parlait pas. Personne n'exprimait rien de ce qu'il vivait, ressentait, pensait, désirait,espérait, non par mutité, mais par soumission à une loi tacite de mutisme utilitaire. Aurait-il fonctionné le petit groupe familial si chacun s'était mis soudainement à raconter ses états d'âme, ses rêves, ses soucis, ses petits problèmes ou ses petits bonheurs. C'eût été saugrenu, indécent, dangereux peut-être.

Personne?...à vrai dire pas exactement. Ma mère en fait occupait tout l'espace. la maison débordait d'elle comme un grand bocal bourré de cailloux, de gravier, de sable, de boue et d'eau au point que pas le dixième d'une goutte de pluie n'eût pu y trouver place. Connaissait-elle seulement le son de nos voix, elle qui n'avait retenu de nous dans ce qui différencie l'humain de l'animal que la fonction oreille, dont elle usait et abusait sans vergogne, emplissant nos jeunes cerveaux, nos coeurs et nos respirations d'enfants de considérations multiples et variées dont elle saturait nos esprits. Colères, digressions, critiques, jugements acerbes et sans appel avaient vite inscrits dans le quotidien les limites de notre droit à la parole. Géographie qu'elle s'amusait à ponctuer de ces préceptes éducatifs de bonne éducation bourgeoise " les enfants ne parlent que lorsqu'on les y invitent et on ne les interroge jamais!"

Comment cela avait-il fini par clouer le bec à mon père? S'était-il très vite rendu compte que la seule façon d'avoir le dernier mot avec elle était, chose qu'il fit avec brio, de n'en prononcer aucun? Ou bien est-ce que accablé de s'être enchaîné à une mégère il avait choisi, lui déjà exilé de sa terre natale, de s'exiler dans sa propre demeure, savant dans sa tout d'ivoire? Ce choix lui offrit sa vie durant une paix relative, mais il dut malgré tout payer sa quiétude de l'ironique comparaison au savant cosinus, de propos moqueurs, méprisants ou belliqueux, et d'une mise à l'écart qui nous le rendit si lointain qu'il en devint presque étranger.

Il fallait qu'un jour quelqu'un brise ce rétrécissement morbide. Et ce fût moi. Quelle tâche que d'avoir à ouvrir cette poche close sur elle-même, si étanche qu'elle en était devenue "mortifère". S' accoucher du ventre verrouillé qui vous a porté avant qu'il ne devienne votre tombe est la tâche la plus douloureuse à accomplir sur terre. Combat de femme, guerre de sorcière où tous les coups sont permis.

A court terme l'amour fût perdant. Voilà que d'avoir voulu m'extraire de cette forteresse je ne trouvais de moi que quelques miettes misérables. Déchirure sans borne. Trépas.

C'était sans compter sur la loi du vivant. Il n'est pas vain d'aimer. Dans sa tendresse infinie l'univers nous restitue toujours au centuple ce que nous y semons. Dès leur mise à l'air, à la pluie, au vent, au soleil, les miettes ont grandi grandi et fait de moi aujourd'hui la souche d'un arbre immense couvert de fleurs et de bourgeons à l'intérieur duquel la nuit lorsque se taisent les bruits du dehors, je sens chanter mon âme.