Ce que le vent murmure

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Category Portraits

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Dans l'antre des terreurs contenues,

mercredi 18 juin 2014, par Maï Phan-van

Dans le lit des peurs ordinaires, dans l'antre des hontes et des trouilles quelles engendrent, dans les niches où se construisent les armures de convenances, derrière les murs vernis de sourires affichés et tant de fois repeints de mensonges rafistolés, les graines de vérités sont des bombes, les gestes tranquilles et généreux d'honnêteté sont des grenades dégoupillées, l'amour, la franchise et la sincérité sont des mines anti-personnel.
D'avoir quitté très tôt le nid des conventions sous lequel grouillaient tant de vampires malsains, d'avoir été ostracisée par son groupe familial, exclue et mise à l'index, Milla sans le vouloir, sans le savoir, s'était donné des ailes. La fonction crée l'organe.
Elle avait laissé le désir fou de liberté de justice et de paix jaillir du plus profond d'elle-même, tendu un soir de détresse noire, vers le ciel étoilé ses deux bras timides pour s'envoler, vivre, elle voulait juste vivre, ...deux ailes lui étaient venues. Deux ailes diaphanes, immenses et puissantes, d'une force insoupçonnée. Elle avait quitté la tanière des désespoirs cachés.
Elle était entrée dans la vie.
Comme un ange.

Longtemps après, elle rajouta deux ailes à son nom.

Parce que ça n'est pas rien deux ailes.
Parce que cela s'honore deux ailes.

Parce qu'elle voulait qu'on se souvienne, un jour lorsqu'elle ne serait plus qu' un visage dans un album jauni et un nom sur une pierre... un nom, son nom, avec deux ailes.

Et le prince vint.

samedi 11 janvier 2014, par Maï Phan-van

Ce que l'on maintient dans ses pensées finit en général par advenir.
Dans la maison de l'avenue, devenue une maison de femmes, Denise en avait tant rêvé, elle l'avait tellement espéré, q'un soir d'automne,le prince tant désiré frappa à la porte.
Il était jeune. Il était beau. Il était auréolé de mystère.

Se relever... suite

mercredi 8 janvier 2014, par Maï Phan-van

à l'orée de sa vie d'adulte, Denise avait gardé les contours flous de son choyée. Précipitée précocement dans la réalité par le décès de son père, la maladie de sa soeur et le désespoir sans fin de sa mère, à l'adolescence, elle était restée la petite fille capricieuse et boudeuse, coléreuse et exigeante. L'imprécision de ses formes trahissait maintenant davantage son indolence que les restes d' enfance. Une force d'inertie, une sorte de résistance passive à relayer Mathilde et à la soulager du poids qui s'était abattu sur elle.
Le certificat d'études l'avait libérée des obligations scolaires, et au grand dam de Mathilde, qui aurait aimé la voir conquérir une indépendance qu'elle-même n'avait pas su se donner, Denise n'avait d'autre rêve que de croiser le prince qui lui offrirait le monde.
Elle traînait son quotidien sans éclat de rêveries romantiques, qu'alimentaient ses amies de pension plus fortunées, en grands élans mystiques auprès des soeurs de Marie-Réparatrice, dans le sillage desquelles elle se sentait devenir noble ,grande, généreuse, intelligente et aristocrate.
Ses grands cousins avaient fait de beaux mariages. En épousant de riches héritières, ils s'étaient propulsés dans la grande bourgeoisie nantie, politique et culturelle. La petite cousine avait brièvement goûté auprès d'eux la vie de château, le luxe retrouvé au delà de ce qui avait été perdu, et de ce dont elle avait osé rêver.
Elle allait en garder à vie la nostalgie amère. Ce serait désormais la mesure étalon avec laquelle elle évaluerait tout ce et ceux qu'elle croiserait.

Se relever

lundi 9 décembre 2013, par Maï Phan-van

Après l'hiver vient toujours le printemps.
Après ces jours de replis durant lesquels chacun avait fait le dos rond, songeant à sa propre survie, on remit le nez dehors. Dans les deux maisons de l'avenue, on respirait mieux, mais les habitudes laborieuses avaient imprimé leur rythme, Jeanne et Mathilde en veuves désargentées géraient au plus près le budget. Les soins médicaux d'Adèle avaient asséché les dernières splendeurs de Charles et Hortense. Ils avaient dû apprivoiser la sobriété, ils la gardèrent.
La guerre avait aplani les différences, la bourgeoisie se faisait discrète et sobre. Elle pansait ses plaies.
Dans les ventres des maisons où le labeur des femmes avaient entretenu chaleur et sécurité, à l'abri des tourments les enfants de Marianne et Mathide avaient grandis. Adèle allait bientôt entrer dans l'adolescence, Denise et ses deux cousins en sortaient. La liberté s'offrait à leurs bras qui s'ouvraient grands sur le monde, à leur soif et à leur appétit de jeunes adultes.
Ils allaient enfin croquer la vie.

Dégringoler. Acte 3

dimanche 8 décembre 2013, par Maï Phan-van

Les années de guerre allaient réorganiser dans la douleur le tissus social que la longue crise avait déjà profondément bouleversé.
Dans les deux maisons presque voisines, on vivait désormais une vie sans faste. Il n'y avait plus de domestiques. Charles avait trouvé du travail dans une banque. Jeanne avait retrouvé ses habitudes paysannes. La grande ferme de ses parents était une bénédiction. On y produisait tout.
Légumes, lapins et volailles firent leur apparition dans les jardins. Les mains habiles de Jeanne filaient et tricotaient. Elles faisaient des merveilles. Les pulls usagés étaient détricotés, la laine défrisée remise en pelote se recyclait avec des aiguilles fines ou combinée à une autre. Celles de Mathilde aussi, lorsqu'elles étaient disponibles, entre les consultations des services neurologique et orthopédiques les plus réputés, les séances de rééducation, et les visites médicales. Adèle fut appareillée, chaussée, corsetée.
Mathilde, usée par les trajets en trains, portant sa fille à bras le corps de gare en gare, dans les circuits improbables que la guerre imposait aux voyageurs, Mathilde trouvait le temps de coudre. Draps, cols et poignets de chemises usagés étaient retournés pour en doubler la vie. Ils finissaient ensuite en torchons, pochettes, cache-bouillottes, vêtements de poupées.
Du soir au matin ces femmes cousaient l'amour au creux de leurs ouvrages, elles en ensemençaient les jardins, le mettaient en bocal pour les jours de disette. Elles ne gémirent ni ne se plaignirent.
Denise passa son certificat de fin d'études primaires. Le mot fin signa pour elle la libération d'une corvée détestable.
Lorsque sonnèrent dans tous les clochers de France les carillons de la libération, elle avait dix sept ans, elle rêvait d'amour, d'un prince charmant, apparu de nulle part, qui lui rendrait, en mieux, le paradis perdu.

Dégringoler. Acte 2

samedi 7 décembre 2013, par Maï Phan-van

Mathilde dut faire face. C'est dans la nature des femmes cette force opiniâtre qui leur vient des profondeurs de l'univers aux heures d'épreuve. C'est le lot des mères d'être tenues à demeurer debout quoiqu'il advienne, sans faillir dans les tempêtes, leurs petits à l'abri sous leurs ailes.
Mathilde trouva cette force. Elle puisa elle ne sut où, mais elle trouva l'énergie de tenir bon et d'avancer. Pour guérir Adèle elle aurait donné sa vie.
Pour protéger Denise on l'avait de toute urgence, le soir même du diagnostic maudit, enroulée dans une couverture, on l'avait confiée, en quarantaine, deux cents mètres plus loin dans l'avenue, à ses grands-parents. Charles et Hortense redoublèrent d'attention pour leur petite fille adorée. Tous les jours Mathilde passait voir sa fille, de loin, à travers les barreaux de la grille du jardin, elle lui criait qu'elle l'aimait, lui envoyait des baisers, puis retournait à ses tâches. Denise oublia d'attraper baisers et mots d'amour, elle les laissa s'envoler par dessus les arbres verts et les toits de tuiles ocres. Elle garda une indélébile amertume d'exil. Du haut de ses huits ans, elle vivait avec rage l'exclusion, sa soeur l'avait chassée de la maison.
Un an plus tard, le décès de son père fut associé aux mêmes causes. "C'est la maladie de la petite qui l'a tué" disaient les grands-mères avec douleur.
Afin d'échapper aux dettes vertigineuses, Mathilde renonça à l'héritage. L'usine fût vendue un franc symbolique.
Denise porta comme les autres un costume de deuil, à la pension les soeurs ne plaisantaient pas avec les règles d'usages.
Un voile noir s'était abattu sur l'avenue. Chacun se terrait chez soi comme mû par une crainte irrationnelle de contagion. Le malheur des autres fait peur. Ces deux maisons, ces deux familles qui s'étaient unies et que l'on avait enviées, stigmatisaient maintenant les terreurs que la grande dépression répandait. La faillite des banques américaines avaient contaminé l'europe entière. La crise économique était mondiale. La chute de la consommation avait entraîné la faillite des industries. La mégisserie, qui souffrait déjà de la concurrence de l'importation et de l'engouement pour les textiles modernes, sombra à son tour. Les usines de délainage de La Richarde à Mazamet prirent la crise de plein fouet. Le père de Félix mit la clé sous la porte la mort dans l'âme.
Le gouvernement Laval avait tenté une politique de déflation, bloquant les salaires des fonctionnaires, mais ces mesures se révélèrent dérisoires, la crise économique et financière était tenace. Inefficaces elles provoquèrent une énorme agitation sociale. L'échec et la crainte d'une montée spectaculaire de l'extrême droite portèrent la victoire du Front populaire en 1936.
La crise perdurait.

On n'en était toujours pas sortis lorsque la Seconde Guerre mondiale éclata

Dégringoler. Acte 1

vendredi 6 décembre 2013, par Maï Phan-van

à la loterie de la chute annoncée les premiers touchés sont en général les plus faibles. Félix fut le premier atteint par l'inéxorable déclin.
Mauvaise gestion et trous de trésorerie allaient ouvrir sous ses pieds le gouffre béant de la faillite.
Mathilde avait accouché d'une deuxième fille. Ravissant bébé brun aux yeux de braise, Adèle détronait Denise de six années de gloire absolue. Des nuages dorés de la petite enfance il lui fallut entrer dans la rugosité du temps. Celui où l'on s'inscrit dans une lignée, où la petite enfance devient notre "préhistoire" et le présent notre histoire à écrire. Ce temps où l'on apprend que la vie est échange, qu'il faut donner pour recevoir, et s'impliquer pour que l'histoire soit notre.
L'âge de raison ne fut pas pour Denise l'âge des promotions mais celui des punitions.
Finies les grasses matinée, les rires en cascades lorsque les bonnes ouvraient les volets, puis empoignaient gaiement chacune l'extrémité des draps, et balançaient l'enfant en chantant "Allons Nison, debout Nison !". Elle n'aima pas l'école.
On avait développé chez elle la propension au caprice, elle devint boudeuse.
Les gazouillis et les babillages joyeux de la petite Adèle avaient instillé à Félix le courage de se battre. Il luttait pour sauver son usine.
Adèle venait d'avoir dix huits mois, ce matin là, dans la cuisine, elle courrait entre les seaux d'eau tirés au puits et préparés par les bonnes pour la grand lessive. Ses premiers vrais pas, sans la main d'un adulte, ceux qui les font s'extasier et trembler et tendre involontairement les bras à chaque hésitation. Et rire des mêmes éclats que ceux de l'enfant.
Elle s'effondra, Adèle, pour ne jamais se relever, les petites jambes dodues fauchées par la poliomyélite.
Félix ne résista pas au désespoir. Un soir, après avoir attendu trop longtemps, sous la pluie, un repreneur pour son usine, il se coucha fiévreux. Il mourut dans la semaine.

Joie et dégringolade

jeudi 5 décembre 2013, par Maï Phan-van

Lorsque l'enfant parait...

"Lorsque l'enfant paraît, le cercle de famille
Applaudit à grands cris.
Son doux regard qui brille
Fait briller tous les yeux,
Et les plus tristes fronts, les plus souillés peut-être,
Se dérident soudain à voir l'enfant paraître,
Innocent et joyeux.

Soit que juin ait verdi mon seuil, ou que novembre
Fasse autour d'un grand feu vacillant dans la chambre
Les chaises se toucher,
Quand l'enfant vient, la joie arrive et nous éclaire.
On rit, on se récrie, on l'appelle, et sa mère
Tremble à le voir marcher". ... Victor Hugo.

Elle fut cette merveille là Denise.
Dans les parfums insaisissables et envoutants des lilas, le miel des iris bleus et la tendresse des premiers boutons de roses, un miracle de vie concentré en quatre kilos de rondeurs fragiles et vagissantes était venu apporter le bonheur. La joie était au rendez-vous dans l'avenue. On se penchait avec extase sur le berceau de mousseline blanche. Mathilde avait garni d'une fine guirlande de myosotis de soie bleue la capote du moïse enjuponné du plumetis blanc . Et les grands-mères émues, bouleversées et tremblantes s'émerveillaient à tour de rôle.
Le bébé potelé eut un baptême de princesse. La petite fille aurait une enfance de rêve, on se le promit secrètement. Les années folles auréolaient chaque aurore d'insouciance et de légèreté, on avait désiré la paix et la prospérité, elles étaient là, soutenant la richesse financière des classes les plus aisées. L'industrialisation galopante épousait les découvertes scientifiques et techniques, la psychanalyse naissante avait insufflé en europe le désir de la pérennité, on y travaillait. Ce furent des années de joie.
Denise grandissait, babillant dans l'émerveillement permanent et satisfait d'une famille qu'elle comblait par sa simple existence.

Jeanne s'était faite au veuvage. Elle n'avait jamais été mondaine, elle continua sa sage vie de terrienne devenue bourgeoise aisée. Du grand magasin de nouveautés qu'avait dirigé son mari, elle avait gardé le goût et la connaissance des belle choses, acquis le savoir faire des brodeuses, et gardé quelques bonnes adresses. Denise eut une garde robe de princesse russe.

Les parents de Félix assurèrent le reste de la féerie. Les sorties du dimanche en Delahaye décapotée, gantés et chapeautés, les séjours aux eaux, les vacances dans les hôtels chics, les sorties élégantes....
Et survint la crise. Le grand krach boursier de 1929, cet octobre noir qui allait amener la fin du rêve. faire exploser chômage et pauvreté, enfanter la Grande dépression.
La grande dégringolade de ces industriels en gants blancs.
Ils n'allaient pas y échapper. Le mal allait s'installer lentement, surement, irrémédiablement. Ils ne s'en remettraient pas.

Fille de Mathilde

mercredi 4 décembre 2013, par Maï Phan-van

Elle est née fille de Mathilde et Félix, Denise. Au coeur des années folles, dans l'euphorie de l'insouciance et l' exhubérence des libertés retrouvées.
Mathilde était la seconde fille de Jeanne, fille unique de riches agriculteurs-meuniers du midi toulousain, travailleurs, pieux et économes. Au sortir de la pension, Jeanne avait épousé avec bonheur Armand, de dix huits ans son aîné. Bel homme, Armand était l'Octave Mouret de la grande ville rose, la coqueluche des dames qui découvraient l'infini plaisir des grands magasins de nouveautés. Jeanne n'était pas vraiment jolie, mais elle était jeune, souple comme un roseau, vive et spontanée comme un faon. Armand avait vécu sa jeunesse, travailleur, sérieux, il désirait fonder famille et cherchait une épouse sage et solide. Le mariage fut arrangé. On les fit habilement se rencontrer. Jeanne rougissante fut émue d'Armand et celui-ci la séduisit avec intelligence. Elle en tomba éperdument amoureuse.
Jeanne donna naissance à deux filles. Armand se révéla un père admirable, aussi attentif à ses filles qu'il l'était avec son épouse. Les levant, les habillant, les conduisant à l'école, déjeunant avec elles pendant que Jeanne créatrice éperdue s'adonnait à ses travaux de couture, terminait ses boutures et ses rempotages dans la serre qu'Armand venait de lui offrir.
Aussi sage que sa mère, la beauté en plus, Marianne l'aînée se maria vite. Mathilde était moins jolie que sa soeur, mais elle avait pour elle une fantaisie et un dynamisme rares. Elle était libre d'elle-même, sportive, enjouée, un brin délurée. En ce début des années folles, elle avait jeté au feu ses cheveux, s'habillait en garçonne, pédalait gaiement sur sa bicyclette mauve dans la campagne proche, jouait les cavaliers au cours de danse, et les pages aux bals masqués...on la voulait, on l'invitait partout.
Mathilde n'aima qu'un seul homme, son père. Vielle dame, elle en parlait encore comme du prince de sa vie.
Une fin de février glaciale emporta Armand. Jeanne veuve garda près d'elle sa fille.

Nul ne sut pourquoi Mathilde épousa Félix, un garçon timide, fade et gentil, qui habitait la même avenue qu'elle. Peut être parce qu'avec son père la joie l'avait quittée ce même soir de février. Parce qu'il fallait un homme près de ces deux femmes qui venaient de perdre le leur.
Félix était l'unique héritier d'une famille de délaineurs Mazamétains. Charles, son père, avant de se résigner à gérer la mégisserie familiale qui appartenait à sa femme Hortense et le dégouttait un peu, avait exercé ses talents d'administrateur colonial en Afrique. Seul. Son épouse ayant refusé de l'y accompagner. Elle lui avait arraché cet enfant, par surprise, par séduction, un soir tiède de juin dans les bosquets embaumés d'effluves sensuelles et enchantés d'insectes bourdonnants. Hortense était folle de cet unique enfant qu'elle avait couvé, sans l'entrave du père, de toutes les attentions possibles. Elle en avait fait un homme pâle et frileux dont la douceur molle contrastait médiocrement avec le port altier du père, le front haut, l'acier lavé des yeux et la moustache arrogante.
En dot, afin de subvenir aux besoins de la famille qu'il fondait en épousant Mathilde, Félix reçut de ses généreux parents les clés neuves d'une belle et moderne biscuiterie industrielle.
Mathilde n'aima jamais sa belle-mère. Elle la trouvait sotte et mièvre, elle détestait sa sensiblerie. Ridicule au piano, consternante dans la Delahaye, grotesque avec ses appareils photos et son laboratoire à les développer.
Curieusement, Mathilde et Armand ne construisirent jamais de nid. Mathilde resta chez sa mère. Le jeune couple n'eut pour intimité qu'une aile de la maison où l'on trouvait un petit salon, une belle chambre, un salle de bain et une grande penderie.
Le décès d'Armand avait retiré à Mathilde toute sa fraîcheur, on eut dit qu'en se mariant elle avait plongé sans imagination dans un rôle archaïque qui n'était pas taillé pour elle. Désormais elle s'habillait avec l'élégance raisonnable des femmes de son milieu, elle avait endossé avec le deuil de son père son rôle de femme responsable.
Et Denise vint au monde.

Fille de...épouse de...mère de....

mardi 3 décembre 2013, par Maï Phan-van

Fille de....épouse de....mère de.....les trois côtés du triangle qui constitue l'existence entière de Denise.
Un totem à trois faces planté comme un trophé de guerre, au centre duquel elle pivote selon les circonstances, prêtant son visage, ses mimiques et sa voix à l'orifice du rôle qu'elle imagine peint sur la paroie que jamais elle ne voit. Car pour le voir, il eut fallut qu'un jour, une fois, un instant, elle quitta sa guérite, qu'elle osa se risquer à la place de l'autre, qu'elle accepta d'emprunter un regard qui ne fût pas sien, quelle le laissa dessiner l'inattendu et déposer en elle quelque émotion étrange, nouvelle et inédite.
Il eut fallu qu'elle osa frissonner, grelotter, pleurer, vibrer, s'émouvoir. Il eut fallu qu'elle osa baisser la garde pour laisser la vie faire d'elle un être de chair frémissante.
Elle y vit trop le danger, elle y décela trop l'imprévisible. Elle y traqua la perdition, elle y démasqua les écueils.
Elle s'en défendit âprement, s'agrippa à ses acquis, s'arrima à ses convictions. Elle érigea autour d'elle des remparts de convenances, de protocoles et de règles, elle referma ses poings durablement. Elle fit de sa vie une forteresse hérissée de principes, de l'amour un devoir à sens unique, de la tendresse une faiblesse, de la gentillesse une bêtise, de l'attention à l'autre une tare, du partage une malédiction.
Elle se pensait à l'abri d'un inviolable donjon, perché sur les hauteurs du monde, dont elle pouvait sans crainte observer convulsions et soubresauts d'un oeil hautain par les échauguettes, ou d'un regard distrait par les étroites meurtrières.
C'était défier le temps.
Chronos, cet invincible ennemi, errodeur impitoyable de nos digues secrètes et de nos arrogants barrages, le temps, irrémédiable rongeur de clôtures, déblayeur de barricades, le temps, dépêché par les forces de vie, le temps fit de la tour de guet une modeste guitoune de foire, une misère de planches usées ne tenant plus la peinture dont même un chien errant aurait boudé l'asile.
En son grand-âge, opiniâtre, obstinée, aveugle et sourde aux invites de la vie, Denise en faisait plus que jamais son bunker. Elle était devenue elle-même cette baraque à trois pans.

Denise

samedi 30 novembre 2013, par Maï Phan-van

Parce qu'elle est comme ça Denise. Elle a atteint le grand âge assise sur ses rêves, couchée sur ses désirs comme un corps amputé sur un lit. A force de n'en pas bouger, aussi moelleux qu'ils fûssent, ils lui sont devenus des escarres.
Sait-elle seulement qu'elle a rêvé Denise ? Sait-elle que ses colères sont des envers de rêves ?
Sait-elle que ses amertumes sont des manquements à ses désirs ardents ?
Sait-elle que ses médisances sont des masques à ses dépits.

Allongée ou assise au jardin de l'ennui, sans jamais le quitter, elle étouffe tant bien que mal d'une multitude de bruits ce que les regrets y ensemencent.

du chagrin et de la pitié

mardi 19 novembre 2013, par Maï Phan-van

« Il est des prophètes du néant hasardeux qui se plantent devant nos passions et nos espérances, et se pourlèchent de nous disséquer le coeur, de nous trancher les ailes avec leurs ricanements superbes et leurs phrases tranchantes comme des bistouris. (…) Et l’on nous insinue l’orgueilleuse désespérance à la mode, le mépris hautain de toute naïveté, de toute ingénuité, vrais péchés capitaux. Manque l’amour, nom de dieu, sans lequel rien ne vaut ! »

(Henri Gougaud, chronique TV 1980)

Prophètes du néant hargneux, des aigreurs médiocres, artisans des petites haines ordinaires. Sous les sourires mièvres et convenus des politesses bourgeoises, sous le polissage d'un éducation prétendue bonne, il est des artisans de la discorde, des conflits, des ruptures, de la colère, de la frustration. Travailleurs de l'ombre, oscillant entre séduction et rejet, manipulateurs usant de médisance, de manigances et de fausse sollicitude, on les démasque à ce qu'ils sèment sur leur passage la peur, la tristesse, la rancune, le dégoût, le chagrin, l'agressivité et la violence.
Léon et Denise, hélas sont de cette confrérie là, des semeurs de zizanie, rendus habiles de remettre sans cesse la main sur leur ouvrage. L'expérience à la longue se mue en habitude.
Nul n'est à l'abri du risque de leur vindicte. Rien n'est plus instable que la séduction. Denise use d'appats souvent grossiers pour acheter parfois cher son pouvoir, mais ses cadeaux laissent au coeur une poisse qui ne s'efface pas. Et lorsque le vent tourne, il vous emporte alors à sa suite. On est toujours fragile de s'être laissé acheter. On n'en ressort jamais indemne. Quelque chose de notre intégrité profonde en gardera toujours mémoire.

Il est des artisans de paix qui faisant fi des ricanements hautains, des scalpels de la médisance, du mépris de l'ingénuité, plongent inlassablement leur âme au ruisseau de la tendresse, de la douceur, de la générosité. L'amour y régénère leurs espérances et nourrit leurs passions.
à l'école des fines épines du néant, des petites coupures des indifférences ordinaires, entre les chagrins arides des dressages de l'enfance, l'élagage brutal des rameaux du rêve et l'excision des gourmands de liberté, j'ai appris à chercher le secret des sourciers.
Toute plante assoiffée cherche l'eau. Et l'eau vient à ceux qui la désirent de toute leur âme.
Par les chemins de la terre, des fleurs et des cailloux, par le chant des oiseaux, des rameaux frémissants, et des bruissements d'herbes, par la caresse du vent, du sable et des nuages, elle est parole au coeur innocent qui l'attend, l'espère et l'invoque. Pour ce coeur là, elle est baiser, tendresse, enlacement. Elle est consolation, douceur et chant du monde. Elle est révélation des infinis possibles.
La brindille de coudrier se donne à la main qui l'attend, innocente et fragile, elle s'abandonne sans retenue aux doigts sensibles qui la désirent et la reçoivent émerveillés.
Alors naît la source de la main du sourcier.
à cette source là, toujours, quoiqu'il advienne, il pourra laver ses larmes et son chagrin.
à cette eau là, toujours, désormais il saura confier ses lèvres desséchées et son âme affamée.
Ah, la magie de cette eau là ! Mystère de la vie. Elle donne des ailes au vent qui passe sur le dos des collines. Elle invente la chaleur au soleil qui dore les blés. Elle fait sourire les fleurs et s'y poser des papillons. Elle tisse son velours à la nuit qui brode les étoiles. Elle charge de force les orages et fait gronder les tempêtes. Elle poudre de duvet blanc et corsette de givre les hivers mystérieux. Elle emplit de poésie les rêves des enfants. Elle ensemence d'espérance et de dons infinis les âmes simples qui la goûtent.
Du chagrin et de la pitié elle tisse inlassablement un manteau de poésie qui vêtira, sans faillir, ma douleur de compassion.
Et naîtront sur ma toile mille couleurs du temps, et sous mon pinceau le rire des oiseaux chantant. Et les mots, sous mes doigts qui jouent des lettres seront des colliers de princesse, et ils diront le monde infini et sa sagesse immuable.
Et l'eau de ma source m'invitera, aimante et tendre, regarde, dira-t-elle, penche toi doucement, vois mon visage qui te sourit, regarde le, aime le, soigne le, vois-tu, car ce visage, c'est le tien.

le désir et le malentendu

lundi 18 novembre 2013, par Maï Phan-van

" Il est aisé de me tromper ; je ne sais pas me défier d’une action que je ne voudrais pas faire moi-même. — (Alfred de Musset, Les Caprices de Marianne, 1833, acte I, scène 4)"

Léon et Denise avaient jeté le trouble en mon coeur. Quelque chose était resté dans leur sillage, qui n'avait rien de joyeux, de paisible ou d'harmonieux. Un indéterminable relent amer, une insaisissable odeur nauséabonde, une invisible dosette de poison.
Que s'était-il donc joué entre nous, en quelques minutes, dans la musique des cigales, au milieu de la cour écrasée de soleil.
Les trajets solitaires, en voiture, sont propices à la réflexion. J'avais deux bonnes heures devant moi pour éclaircir les émotions confuses qui s'étaient assises à la place du mort, sur mes genoux et la banquette arrière.
Au sortir du portail, la décapotable a lentement repris sa route vers l'Ouest, mon petit Bmax a filé en sens inverse, plein Est, pour rejoindre l'autoroute au plus vite.

Ne nous laissons pas aller à la réaction immédiate, au réflexe conditionné trop rarement sage, disais-je à mes interrogations qui le disputaient à la tristesse et au consternement.
Echange. Quel étrange échange entre eux et moi, entre eux et ma vie.
Pouvait-on appeler cela échange? Quelques mots, des regards, des esquives. Et sous le polissage des conventions bourgeoises, des tensions, des haines, des rancoeurs, des défis, des certitudes, des conteneurs de non-dits.
C'était cela, une part de cette benne invisible. Ils l'avaient déposée de force sous les branches du cèdre, à l'entrée de la maison.
Qu'avaient-ils emporté en échange? Comment avaient-ils reçus notre empêchement, cette précipitation, ma surprise et cette maudite candeur maladive dont je ne guérirais jamais, qui me rend poreuse à toutes les douleurs et sensible à tous les abus...
Qu'en avaient-ils compris? Qu'allaient-ils en faire?%%

Un échange est un acte passé entre deux parties, des relations entre des personnes physiques ou des organisations sociales. Il est positif si les deux parties y trouvent un avantage, neutre si cela ne change rien pour les deux parties, et négatif s'il est désavantageux pour les deux parties. Il sera déséquilibré si les deux parties n'y ont pas le même avantage. En économie, commerce de biens, de services, de capitaux, on parle de valeur d'échange, c'est un mode de circulation de biens et de services impliquant une évaluation, une négociation pour aboutir à un accord de deux volontés sur le transfert entre les parties.

En sciences humaines, ce qui nous concerne pour l'heure, la notion d'échange fait référence au don et au contre-don, mais aussi et surtout à la réciprocité.
L'anthropologie nous apprend que dans les sociétés primitives, l'échange était considéré comme une garantie de paix entre les tribus. L' initiateur de l'échange, appelé donneur, donne quelque chose d'une certaine valeur (objet, aliments, aide…) La personne sollicitée, appelée receveur se doit d'accepter. Si elle n'accepte pas, cela signifie qu'elle refuse le rapport social. Le receveur doit rendre un élément d'une autre valeur, de préférence supérieure, et pas immédiatement. S'il rend immédiatement, c'est qu'il refuse le rapport social.

Don, contre-don et réciprocité? Garantie de paix? Il y avait déséquilibre dans cet étrange échange là.
Un don ? Le défi de Léon? , sa misérable petite arrogance d'écolier conquérant. Un don ? la moue dégoûtée de Denise, sa distance dédaigneuse ?
Mécanismes de défenses, derrière lesquels, professionnel des relations humaines ou néophyte, décelle vite le malaise, le désir et le malentendu.
C'était bien là le drame de ce couple infernal, enfermé dans la certitude des droits que l'on s'arroge, vitrifiés dans les non-dits vernis d'une éducation obsolète. Droits et devoirs, autorité et soumission s'y substituant à l'amour, au respect, à la considération et à la tendresse.
Noyau des drames et tragédies familiales, source de tous les abus et tous les désespoirs : le désir et le malentendu.
Le cancer qui rongeait le quotidien de Léon et Denise.

L'échange

mardi 12 novembre 2013, par Maï Phan-van

J'ai descendu l'escalier, parcouru les douze pas de gravier qui me séparaient d'elle. Enfin elle m'a vue.
Mais il y a des cigales ! s'étonnait-elle, d'un air pincé, en se laissant mollement embrasser, tandis que je lui disais bonjour.
C'est à ce moment là, que Léon est apparu, un petit sourire de défi au coin des lèvres, étirant son dos comme un chat dans son Lacoste vert amande à manches courtes, devant sa BM décapotable qu'il avait stationnée sur l'allée d'entrée du jardin, juste après l'embrasure du portail grand ouvert, obstruant le passage.
Je t'avais dit que je le ferais, tu vois je l'ai fait ! fanfaronna-t-il l'air satisfait.
Vous arrivez juste au moment où on part, et encore on est en retard, à cinq minutes près il n'y avait personne, étais-je en train de déplorer à ma mère. Je sais, rétorqua-t-elle sur la même note pincée, ses yeux balayant les lieux comme pour n'en rien perdre et qui manifestement l'intéressaient davantage que moi, tu vas chercher la petite...
Oui et je suis vraiment très en retard, continuais-je en échangeant avec mon frère un baiser de Judas.
Léon c'est le fils aîné de Denise. Et ce n'est pas peu dire.
J'ai toujours pensé que Denise avait eu un fils, Léon, et puis trois enfants. Léon est son prolongement, sa chair, son double, sa moitié, sa chose, son poumon, son chauffeur et son majordome.

Aaaah, se soulageait Léon en continuant de s'étirer, plein de contentement, et en regardant de tous côtés, l'air fort satisfait de lui même, c'est sympathique ici.
Oui, mais je ne peux vous accorder que cinq minutes, maximum, éventuellement un verre d'eau ou de sirop, parce que vraiment là...
Denise était toujours au même endroit derrière le coffre ouvert de ma voiture. Elle avalait les images que ses yeux enregistraient et dont je dérangeais l'investigation.
Non, non ce n'est pas la peine, a-t-elle dit sèchement pour le verre de la paix, en rendant son salut à mon mari qui nous avait rejoints et faisait ses civilités à sa belle-mère et son beau-frère. Déplorant, à son tour, leur arrivée inopinée au moment même où nous partions.
J'imaginais maintenant ma belle-fille, attendant patiemment avec ses trois enfants sur le parking de l'église du village où nous avions convenu de nous retrouver. Heureusement, ç'est une fille plutôt zen côté ponctualité.
Et avec tout ça, le réhausseur qui n'était pas dans ma voiture, et qu'il fallait trouver. Et Denise, les mains sur les hanches, et Léon, en touriste, qui s'avançait maintenant pour visiter.
Pas de temps à perdre pour m'agacer, me révolter ou me mettre en colère.
Juste celui de courir de la cave au hangar, secondée par mon mari, pour dénicher le siège de plastique, le trouver enfin, le jeter sur la banquette arrière; de grimper quatre à quatre les marches de l'escalier pour attraper mon sac à main, portefeuille, carte bleue, de redescendre aussi vite, de me concentrer pour ne rien oublier, mes lunettes de soleil, les clés, de l'eau pour la petite, zut tant pis pas le temps, j'en achèterai, espérons qu'il y aura une épicerie dans ce bled, sinon aire d'autoroute....
Et ces deux empotés, dans la cour, qui ne manifestaient pas la moindre gêne, n'exprimaient pas la moindre excuse, et balayaient avidement du regard grange, écuries, four à pain, maison...Léon avait seulement un peu freiné ses ardeurs, il n'avait pas sorti l'appareil photo, il était resté dans la cour.
Face à l'agitation, tout de même ils ont fini par sentir qu'ils n'avaient d'autre alternative que de lever l'ancre. Ils sont remontés dans la décapotable, sans oublier de s'enquérir d'une bonne table locale que nous leur avons indiquée avec empressement, et après que nous nous soyons aimablement embrassés, Léon a reculé sa voiture.
Ils ont dégagé le passage.

Une femme

vendredi 8 novembre 2013, par Maï Phan-van

J'aurais pu me réjouir. Cela aurait pu être doux.
Je me serais écriée gaiement oh quelle bonne surprise! J'aurais descendu l'escalier en vitesse, Je l'aurais embrassée joyeuse qu'elle nous fasse la douce attention d'une visite impromptue. Elle aurait rit peut-être. Et moi aussi. Elle aurait expliqué, comment se trouvant dans le coin, elle s'était risquée à un détour, comment elle avait égaré le numéro de téléphone ou écouté l'élan,en elle, de passer faire un coucou affectueux.
Elle aurait alors, en habile magicienne, fait apparaître un bouquet de fleur, une bêtise enveloppée de papier colorée, un gâteau maison noué dans un torchon taillé dans un vieux drap de lin et chiffré dans l'angle gauche au point de croix rouge, une douceur régionale ou un ballotin de chocolats joliment enrubanné que j'aurais reçu avec simplicité.
Nous nous serions senties proches, unies par la complicité des mères et des filles quand elles sont devenues les meilleures amies au monde, après qu'elles aient appris chacune à faire de l'autre une femme.
Je lui aurais dit je pars chercher la puce et je reviens, en grimpant dans ma voiture, je lui aurais rapidement expliqué le rendez vous à mi-chemin sur l'autoroute. Parce que si elle était venue comme ça, me surprendre, c'est que je n'aurais pas eu l'occasion de lui raconter l'organisation des vacances.
Je l'aurais tranquillement laissée s'installer en bonne compagnie, le coeur serein de la savoir chez moi. Elle aurait fait le tour des lieux avec mon mari. Il aurait pris plaisir à lui faire découvrir notre nouvelle maison, elle aurait été heureuse pour nous que nous y soyions bien. Elle aurait mesuré combien nous avions travaillé depuis le déménagement, rangé, décoré, aménagé. On aurait eu envie de lui raconter nos exploits. Pas pu résister à décrire les enduits, le ponçage, la chaux colorée, le nettoyage des poutres, le décapage et le huilage des parquets. Elle aurait dit, admirative, oh la la vous êtes fous. On aurait été fiers comme des gamins. On se serait sentis courageux, heureux d'avoir encore tant d'énergie dans nos bras et des projets pleins nos besaces.
J'aurais roulé paisible, rassurée que mon mari ne soit pas seul à ruminer ses craintes et son désarroi. Sur la route j'aurais pensé au dîner du soir, inventorié le contenu du frigo, ses possibilités, pour mitonner un repas gourmand à mon retour, noté qu'il faudrait penser à faire une halte à la boulangerie du village pour acheter du pain.
J'aurais eu plaisir, sur le chemin du retour, de pouvoir annoncer à ma petite-fille la présence inattendue de son arrière-grand-mère.
Toutes deux, nous aurions fait des projets. Composé le menu du soir, à sept ans elle adore cuisiner. Du canard? non pas de canard. De la saucisse grillée ? C'est le pays de la saucisse ici. Oh oui! se serait-elle écriée, génial, de la saucisse de foie gras! C'est ainsi que depuis qu'elle en a goûté elle appelle la saucisse de foie dont je fais provision en Ariège. Oh My God! c'est sa nouvelle expression, ça va être trop bon! Elle aurait aimé prévoir au dessert son gâteau magique au chocolat ou sa salade de fruits sublime, rien n'est trop pour une arrière grand-mère.
Elle se serait réjouie de pouvoir lui dévoiler ses prouesse en lecture. Elle aurait projeté de lui faire un dessin signé. Et nous aurions devisé de tout cela en roulant. Et nous aurions avalé les kilomètres en discutant comme une poignée de cacahuètes à l'apéritif.
Et cela aurait été doux.

Une visite

dimanche 3 novembre 2013, par Maï Phan-van

J'aurais dû la reconnaître pourtant.
Elle était là, plantée au milieu de la cour, près du coffre de la voiture qui m'attendait le moteur chaud, portières ouvertes, tandis que j'étais entrée en vitesse dans la cuisine pour attraper une pomme à croquer au volant. C'est en sortant, pomme à la main, que je l'ai aperçue.
Une vieille bonne femme, le cheveu permanenté à l'ancienne, casque blond cendré, debout, les mains sur les hanches, ce qu'on en devinait dans cette forme épaisse et trapue de polochon tassé, boudiné dans un jersey clair qui applatissait les seins sur l'estomac. La moue dubitative, cet air de dégoût inquisiteur de chercheur de poux qui cache mal l'oeil d'aigle tatillon derrière les verres plats des lunettes d'écaille.
Du bolet, le balcon couvert de la cuisine, en posant mon verre vide sur le marbre, terni par l'usure, de la table de jardin, j'ai vu cette femme.
Là, assurée, postée sur le gravier blanc, au milieu de ma cour, près de la gueule béante du hangard qui jouxte la grange, le menton levé elle scrutait les lieux.
Elle avait l'air de chercher quelque chose, ou quelqu'un.

Elle cherchait quelqu'un, elle avait dû entrer là au hasard pour demander son chemin. D'où elle était, elle ne me voyait pas.
Je me suis avancée sur le balcon coiffé de tuiles et masqué par les hautes tiges de blush noisette que la chaleur effeuillait. En abordant l'escalier je pensais zut, je n'ai vraiment pas le temps de la renseigner, je suis déjà en retard.


Vous cherchez quelqu'un ? allais-je dire du haut du viel escalier de pierre brûlant de soleil... les mots sont restés muets, inarticulés sous ma langue, en suspends.
J'aurais dû dès le premier regard la reconnaître.
Et bien non, en m'approchant, j'hésitais encore, mais oui, mais bien sûr, mais si, c'était bien elle.
Comme notre cervelle parfois est lente à raccrocher entre eux les éclats d'information, à reformer le puzzle.
Soudain l'évidence fût là.
Elle ne m'avait toujours pas vue. Je suis retournée à la porte de la cuisine ouverte sur l'air chaud du jardin, appeler, chéri? tu m'entends? nous avons de la visite!
Le prévenir tout de suite pour éviter le choc de la surprise inopportune.
Vraiment inopportune. La route qui m'attendait, le rendez-vous dans deux heures, après l'autoroute, mon retard qui s'accumulait, mon mari que je venais de ramener à l'instant d'une consultation en urgence chez l'ophtalmologiste, peu optimiste.
Allait-il perdre un oeil? S'habituer avait dit le medecin, il faudra vous habituer, vivre avec, il n'y a aucun traitement.
On était rentrés en silence, avec ce poids sur le coeur, aucun traitement possible, c'est la douche glacée, un couperet qui tombe quand on vous annonce ce verdict. J'avais conduit vite sur la petite route sinueuse, depuis la ville jusqu'à notre refuge campagnard. Pressée par mon rendez-vous programmé impossible à repousser, auquel déjà je savais être un poil en retard.
Comment s'habituer à ne plus voir que d'un oeil? Comment faudrait-il faire pour vivre avec?

Oui, quoi? Tu n'es pas encore partie? Tu vas vraiment être en retard?

Nous avons une visite,...
il y a ma mère qui s'invite.